Keith Haring, environnement et nucléaire

Toujours en alerte, Keith Haring n’a cessé d’utiliser son art pour lancer des mises en garde contre le racisme, l’extrémisme religieux, la machine étatique, le capitalisme. Ou encore les dangers de l’arme atomique ou de la drogue.

Au Musée d’Art Moderne de Paris, une rétrospective nommée The Political Line lui est consacrée, dans laquelle une salle entière revient sur son engagement dans la protection de l’environnement. Voici le texte qui s’y rapporte:

Suite au rapport sur les «limites à la croissance», publié par Donella et Dennis Meadows et Jørgen Randers en 1972, et au développement considérable du mouvement écologiste au début des années 1980, Haring s’engagea non seulement contre les nouvelles technologies, mais aussi contre la dévastation de l’humanité par la pollution et la destruction de l’environnement, ainsi que contre la menace d’une guerre atomique lors de la guerre froide.

Il considérait l’art comme «la façon dont nous définissons notre existence en tant qu’êtres vivants». Et il estimait que nous en avions la responsabilité : «Nous savons que les humains déterminent le futur de notre planète. Nous avons le pouvoir de détruire et de créer. Nous sommes, suite à tout ce qui a été dit et fait, les auteurs de la destruction de la planète que nous habitons.» Sa vision était pessimiste, même s’il considérait que nous avions le choix face à l’omniprésente menace d’autodestruction : La destruction de cette planète, de ce système solaire, par des êtres humains, ne représentera pas la fin de la vie. Celle-ci continuera sans nous. Nous avons le choix de poursuivre notre évolution sur cette planète ou non. Je vote oui.

Il manifesta son soutien au grand Anti-Nuclear Rally en finançant la production de 20 000 affiches qu’il distribua aux passants le 12 juin 1982 avec l’aide de ses amis. Alors que le niveau inférieur de l’affiche montre deux personnages armés de deux grands bâtons et s’élançant l’un vers l’autre –symbole du début d’une guerre, le niveau supérieur est entièrement occupé par une explosion atomique dévastatrice. Il réutilisa le champignon atomique comme symbole dans une série d’œuvres, dont une bâche noire de 1982, sur laquelle la scène inférieure est réduite à ce champignon atomique flanqué de deux chiens. Les croix rouges, qui symbolisent les cibles de la destruction, sont omniprésentes. Sa visite au Peace Memorial Museum de Hiroshima le 28 juillet 1988 lui permit de mieux appréhender encore toutes les conséquences d’une guerre nucléaire : «Il est impensable que cette destruction ait été causée par une bombe conçue en 1945, et que, depuis, la sophistication et le nombre de têtes nucléaires n’aient fait qu’augmenter. Qui peut bien souhaiter que cela se reproduise? Où que ce soit? Ce qui est effrayant, c’est que les gens débattent et discutent de la course à l’armement comme s’ils s’amusaient avec des jouets. Tous ces hommes devraient se retrouver ici, non à une table de conférence d’un pays européen, loin du danger 62.»

Dans Untitled (1984), la langue de la Mort, métamorphosée en serpent, s’empare d’humains devant un champignon atomique rouge orangé qui se propage parmi une foule immense. Cette représentation apocalyptique rend la fin tangible. Au cours de sa dernière année, Haring développa considérablement son intérêt pour l’écocide et la menace de destruction de l’humanité.

Dans Untitled, une foule humaine jaillit de la blessure du pied d’un homme blanc, alors que la Terre, empalée sur la pointe d’une lance, perd son sang. La foule humaine devient décor dans Brazil, avant d’être finalement supprimée dans Unfinished Painting.
D’un autre côté, The Last Rainforest représente une image fantaisiste inspirée de Jérôme Bosch, où des démons et des créatures fabuleuses sont transformés à la manière de Haring. Ce décor complexe ne laisse que peu d’espoir quant à la possibilité d’un sauvetage de cette « dernière » forêt tropicale, symbole d’une nature vierge et authentique et de la diversité.

Néanmoins, le 27 janvier 1990, près de trois semaines avant sa mort, Haring ajouta au pinceau et à l’encre sur l’un de ses dessins intitulé Against All Odds, achevé en octobre de l’année précédente : «Ces dessins concernent la terre dont nous avons hérité, et notre sombre devoir de la sauver envers et contre tout. Haring raconte qu’il venait d’écouter, deux heures durant, l’album pessimiste de Marvin Gaye What’s going on L’exhortation de Gaye dans la chanson Save the Children rejaillit chez Haring : «Sauvez un monde qui est destiné à mourir.»